Ambiance musicale

Marion Derouvroy & Bérengère Wolff

Certains ont fait de Waterloo une chanson, d’autres se sont résolues à faire de Trafalgar une réussite. Pour éviter que les spécialistes ne s’étranglent, précisons qu’il s’agit moins de renverser l’Histoire que d’écrire celle des autres. Dans cette Maison, on se passera donc des papiers peints cache-misère et des moquettes décrépites ; les murs sont ornés de Portraits encadrés sur-mesure et composés avec nuance. Jamais désemparée face aux travaux d’agrandissement, la paire formée par Marion et Bérengère n’en reste pas moins dépareillée. Entre la plume originelle et l’associée aux expressions originales – « depuis que l’équipe m’a entendue dire que j’avais été “bercée trop près du mur au métier passion”, un carnet des plus belles bérengeades a été conçu… Ce n’est pas toujours simple de vivre avec des littéraires ! » –, les dissonances de caractères ne pourraient remettre en cause leur convergence de points de vue. Celle-là même qui les a incitées à franchir le seuil séparant proses de prestance et pros en quête de sens.

« Il a longtemps été plus naturel d’investir sur une coupe de cheveux, ou sur celle d’un beau costume, que sur des lignes ciselées ou un Portrait parfaitement ajusté. »

Face aux biographies flatteuses trop peu sincères et aux présentations creuses beaucoup trop austères, Bérengère et Marion ont su prendre la tangente : « Il a longtemps été plus naturel d’investir sur une coupe de cheveux, ou sur celle d’un beau costume, que sur des lignes ciselées ou un Portrait parfaitement ajusté. » Elles ont ainsi échafaudé l’architecture de la Maison Trafalgar en s’assurant que celle-ci demeure l’antre des écrits cousus main et en donnant ce que beaucoup s’échinent à économiser : du temps – «  Le client prend place dans un de nos salons, il accepte de faire une vraie pause, et de se retourner. Mais il faut être prêt  ! Ce n’est pas facile pour tout le monde de se lire ou de vivre l’expérience de l’entretien d’extraction. Il ne suffit pas de savoir parler de soi. » Leur charpente peut bien être robustement bâtie, les gonds de leurs présentations bien huilés, la Maison qui les reçoit se reconnaît à sa sélectivité et laisse volontiers sur le palier les égos trop larges pour en passer la porte : « Nous ne sommes pas là pour dire combien le client est magnifique. Et c’est vrai que l’exercice peut être périlleux si l’on est sur un affichage de façade.  » Outre son premier métier, Bérengère veille désormais sur les clés de cette pièce traversée par l’effervescence de la vie d’entreprise, pour ne pas distraire les créativités : « Il est hors de question que nos portraitistes soient entravés par tout ce qui a trait au quotidien de l’entreprise. Comme il était hors de question d’envisager le développement d’une Maison d’écriture haute couture en se reposant sur un vivier de freelances. Chez nous, le savoir-faire est bien gardé. » Marion, pour sa part, pense les entretiens avec une intuition bien à elle, relève les histoires pour mieux les coucher, et se fait la gardienne pointilleuse d’une qualité de production qui dépend moins de l’emphase que de l’empathie : « On ne peut pas s’empêcher de prendre soin de ceux qui viennent nous voir. Dans un sens, c’est nous qui entrons chez eux. Manier le style, ce n’est que le début. Il faut savoir le conjuguer aux ressentis. Nous recrutons aussi des sensibilités. »

À peine arrivée sur les bancs de l’EFAP Paris, l’allant de Bérengère la pousse à se projeter dans ce futur proche, où les frissons d’un projet rondement mené prendraient enfin la place de ces heures de révision promptes à agacer cette fille dissipée. C’est le terrain plutôt que l’université, le pétrin plutôt que la simplicité. Son arrivée tonitruante sur le marché du travail s’est ainsi faite le témoin de sa propension à entrer par la petite porte et à sortir par la grande. Marie-Claire, Warner Bros. et Paulette Magazine se sont tous adjoint les services de cette chargée de communication volubile. Partout où Bérengère passe, c’est le grand chambardement : elle construit et bouscule, insuffle et chamboule. Une démarche qui peut désarçonner les champions de la routine mais qui finit toujours par barrer le visage de ses collaborateurs d’une mine satisfaite. Pourtant, celle qui désirait à tout prix sortir la tête de ses livres d’étude trouve les prémices de son avenir professionnel en se plongeant dans une tout autre lecture : « Quand j’ai commencé à lire du Trafalgar, je ne pouvais plus m’arrêter. Et c’est ce pari-là, d’être emporté par les mots, qu’on continue de se fixer à chaque portrait. » Cette fois-ci, ce n’est pas Cupidon qui décoche la flèche, mais bien Marion.

« Notre rencontre a été instinctive. On croyait l’une en l’autre, mais on ne pouvait croire à cet instant-là, que notre travail nous amènerait à créer la première Maison de Portraits écrits. »

Derrière ces pages s’active une créative catégorie plume, une étudiante en lettres qui file la métaphore sans effort et exécute des figures qui ont du style. Deux fois publiée par une maison parisienne, Marion compile les carnets et croise les rimes aussi aisément que d’autres croisent les bras. Elle intègre les classes préparatoires Hypokhâgne, mais ne fait pas bon ménage avec l’hostilité et l’élitisme qui s’y dissimulent. Si bien qu’elle plie bagage et tente un concours d’entrée des plus ardus dans le monde de l’édition. Le résultat tombe comme un couperet : trop littéraire . Plutôt que de garder ses œillères, Marion préfère voir double et mène de front un Master de commerce et un autre en lettres modernes. Sans doute est-ce cette même pugnacité qui lui enjoint de réaliser des Portraits d’audacieux lyonnais, de croire en une jeunesse qui se joue des lieux communs : « C’était un matin comme un autre, sauf que ce matin-là, je me suis particulièrement écoutée. C’était peut-être trop tôt pour exercer un métier, mais pas pour exercer ma plume. J’en avais marre de voir caricaturés ou mal présentés ceux qui, comme une partie de mon entourage, avaient la niaque de se lancer. J’écrivais leur portrait bénévolement sur mon blog, je voulais juste rendre à César ce qui est à César. » Tout en se cramponnant à ses lignes, elle aiguise sa fibre commerciale, et tire sans le savoir le premier coup de canon de Trafalgar. Car ses écrits attirent bientôt un flot d’attention et de demandes de contribution. Parmi tous ces messages, il en est un qui porte la griffe de Bérengère : «  Notre rencontre a été instinctive. On croyait l’une en l’autre, mais on ne pouvait croire, à cet instant-là, que notre travail nous amènerait à créer la première Maison de Portraits écrits. » Le timing était à l’heure et les deux collaboratrices ponctuelles n’allaient pas se faire prier pour devenir des associées permanentes.

Quand les premières commandes de Portraits se présentent spontanément à Marion, c’est la stupeur sans le tremblement, car très vite la notoriété apporte ses clients : «  Je me suis dit : c’est maintenant ! J’ai quitté mon Master spé entrepreneuriat en cours d’année. » Exposée plein sud, la Maison Trafalgar prend la lumière, et propulse ces deux-là dans le monde des affaires en un battement de cil. Rompue à l’exercice du Portrait, Marion maîtrise tous les arcanes de son invention et se pare pour en faire le projet d’une vie. Mentors, concours de pitch et incubateurs, elle démarre avec toute la panoplie du nouvel entrepreneur. Expertise, pragmatisme et débrouillardise, Bérengère a déjà pour elle l’œil avisé d’une baroudeuse qui n’en est pas à son coup d’essai. Plus qu’un emploi, elles se sont créé un métier en faisant d’une simple rencontre une expérience de haut vol : « Au début, on pensait que c’était l’écriture qui faisait la différence, et que l’entretien n’était qu’un passage obligatoire pour travailler le portrait. Au fur et à mesure, on s’est rendu compte que les clients ne venaient pas seulement chercher un bel objet textuel à décliner, mais aussi vivre ce qu’ils appellent “l’expérience Trafalgar”. » Ainsi trônent sur la cheminée de cette Maison atypique quelques trophées, comme celui du meilleur espoir de l’année ou de l’entreprise de l’année au service du client, attestant qu’ici, il fait vraiment bon vivre. Mais plus que les distinctions, il demeure les passages de tous ceux qui, depuis leur venue, affirment ne plus être contenus. Celui de ce décideur pressé qui se délesta de sa montre sans s’en apercevoir, de cet autre qui s’affranchit allègrement des protocoles – « il nous a même envoyé une photo de lui en pleine pêche à la mouche sur un lac de Slovénie » –, ou encore de ce président de groupe qui distribua fièrement son Portrait à un parterre de journalistes en tonnant : « Cela fait vingt ans que vous vous intéressez à mes chiffres et à ma croissance ; voici ce qui se trouve derrière. »

Aujourd’hui, nombreux sont les curieux à jeter un œil par la fenêtre pour voir ce qui se passe entre ces murs, plus nombreux encore sont les téméraires à vouloir y entrer. Afin de dépasser les poncifs, Marion et Bérengère se sont entourées de personnalités qui ne se seraient jamais figurées portraitistes avant que Trafalgar n’en fasse sa spécialité : « Nous avons toujours cru aux talents bruts et, d’ailleurs, nous n’allons pas recruter à la sortie des facs de lettres. C’est de ses débuts en sociologie que Benjamin a perfectionné ses entretiens et c’est, entre autres, de la culture hip-hop et du rap qu’il tire son ton, sa finesse et sa dextérité. Maxime est un scientifique qui a toujours écrit, et il n’a pas son pareil pour ce qui est des images inspirées et de la technicité. Il nous a même rédigé une page entière pour préciser l’utilisation du point-virgule  !  » Et si chacun applique les règles de sa propre histoire à ses écrits, Bérengère et Marion se plaisent à préserver la signature de la Maison dans des Portraits devenus iconiques  : « Quand je les vois se réunir dans notre salon et que je les entends débattre, perfectionner, placer un mot au millimètre près, je sais qu’au bout, le portrait sera prêt à vivre avec le client. » À vivre et à bien l’accompagner, pourvu que la noblesse des lettres ne puisse plus être niée.

Benjamin, portraitiste Trafalgar Maison de Portraits

Photographie © Pauline Pineau, Composition musicale © Tatiana Alamartine